Les Charbonniers :
A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, la France connut l’apogée de la consommation de charbon de bois. Qui dit consommation dit fabrication. En Haute Provence, cette fabrication se concentra surtout sur notre département car il est riche en forêts et celles-ci sont intimement liée à la vie quotidienne et on peut constater que jusqu’au milieu du XIXème siècle, la récolte ou le travail du bois était le fait des gens les plus pauvres. C’est seulement à partir du commencement du siècle suivant (XXème) que l’on va parler de charbonnier. Mais déjà au XVIIIème, cette fabrication était connue et servait à chauffer les appartements, on peut remonter plus haut dans le temps, plusieurs textes recueillis par Thérèse Sclafert rappelle cette ancienneté (1258 : usage des Sisteronais dans les bois de Consonaves, défense au prévôt de Cruis.) Jusqu’au milieu du XIXème siècle, l’usage du charbon de bois est en majorité destiné à l’industrie.

Au début de l’exploitation du charbon de bois, la tâche était confiée à des Auvergnats mais petit à petit, ils laissèrent la place à des émigrés venus de l’Italie (à partir de 1860). Pour le département des Basses Alpes, le premier à en faire venir fut Gustave Narcisse Perre de Saint Etienne les Orgues, le village étant proche de la montagne de Lure qui fut un des principaux lieux de cette fabrication, il fit venir 58 personnes du Piémont, puis au fil des ans, cette venue va devenir de plus en plus importante. Ces Italiens vont être en majorité des Piémontais qui fuient la campagne surpeuplée et très pauvre de leur pays, cette situation va de paire avec celle de la Haute Provence qui se voit dépeupler au profit des villes, la région a besoin de main-d’œuvre, elle l’a maintenant car ces Italiens font aussi d’excellents ouvriers agricoles, ces émigrés ne travaillant pas que pour l’industrie forestière. Ces Piémontais, avant de s’installer définitivement en France, vont être des travailleurs temporaires, l’homme part au début de l’hiver et retourne en Italie pour l’été. Leur nombre va être le plus important dans les années 1925. Ils vont finir par devenir une entité économique. Comme je disais plus haut, c’est la force des bras de l’agriculture dans toute la Provence, le pays a besoin d’ouvriers agricoles. Dans les Basses Alpes, c’est dans le travail forestier qu’ils vont s’illustrer le plus. Tout d’abord arrivent les hommes qui après quelques mois de travail retournent en Italie auprès de leur femme et de leurs enfants, ils vont s’occuper des bêtes, des terres et de leur masure. Surtout, ils ramènent de l’argent. Ainsi nous les décrivent les archives de l’époque.

Jusque dans les années 1915, l’immigration est libre, l’ouvrier avait seulement l’obligation de se déclarer auprès de la mairie la plus proche de son lieu de travail, c’est ainsi que l’on sait qu’en 1922, il y avait 3522 Italiens dans les Basses Alpes, et qu’en 1890, l’arrondissement de Forcalquier en comptait 99. Coté italien, il va falloir attendre 1927 et le fascisme pour voir l’émigration se restreindre. Cela arrive à point car le métier de charbonnier est celui que l’on veut abandonner à tout prix tant il est dur, mais encore faut-il le pouvoir.
En premier, le charbonnier va couper du bois dans la forêt, puis il aplanir le sol sur lequel on va construire la charbonnière à l’abri du vent (mistral) et lui apporter des bûches pour l’alimenter. Ce bois va être transporté à dos d’hommes après avoir été coupé par eux. Puis leur travail va consister à recouvrir de terre et de feuilles le caisson en forme de cylindre obtenu pour cuire le bois à l’étouffée. Car il y a des différences entre la crémation du bois et celle rendue par la combustion du charbon de bois. Le bois en brûlant, produit beaucoup de fumée en faisant une belle flamme tandis que le charbon de bois ne fume presque pas et se caractérise par une toute petite flamme bleue ou violette. Il ne faut pas employer de trop grosses bûches qui risquent de brûler à leurs périphérie alors que le centre n’est pas encore réduit en charbon. On utilise de la terre pour étouffer le feu à l’intérieur de la charbonnière, c’est pour cela qu’il faut à tout prix éviter de la construire sur un terrain sablonneux. La charbonnière type pouvait produire de 20 à 40 tonnes de charbon de bois, elle mesurait 2 mètres de haut et avait en moyenne une quinzaine de mètres de diamètre. La combustion intérieure se poursuivait sur 6, 8 jours pour aboutir aux résultats escomptés. Il fallait 200 à 300 kilos de petit bois pour nourrir le feu intérieur. Le travail du charbonnier s’accompagne de nombreux rites comme éviter le vendredi pour mettre le feu à la meule qu’il a édifiée, il lui fallait disposer des morceaux de bois en croix à l’endroit du centre où il va la construire etc. Une fois terminée, le charbon de bois était descendu au bas de la colline qui l’avait vu fabriqué à l’aide d’un traineau jusqu’au lieu où il était transporté par camion.

Comme je l’ai dit précédemment la vie d’un charbonnier est rude, très rude. Son salaire est misérable, il est payé au kilo produit, il doit  faire au moins 3 tonnes par mois. Sa vie est une perpétuelle errance, il est tributaire de la présence du bois, il va au gré de son existence. Ses relations avec le village voisin sont peu nombreuses, il y va au maximum une fois par semaine, il va acheter de la nourriture. On peut dire que les seules personnes qu’il voit sont d’autres charbonniers. Il parle une espèce de sabir fait de la langue de sa province italienne mélangée avec du provençal ou de l’occitan mais malgré leur différence d’origine, ils se comprennent tous entre eux. Les enfants, lorsque le charbonnier a sa famille avec lui, vont à l’école communale du village le plus proche quand le père n’a pas besoin d’eux pour son travail car celui-ci prime sur tout.

Voici les lieux où il y eut des charbonnière dans les Basses Alpes : évidement la montagne de Lure car c’est un endroit très boisé, aux alentours du plateau de Valensole, sur la rive gauche de la Durance, à Sisteron, à Digne, à Oraison et au delà de la Bléone, on voit des montagnes, au loin, qui forment la chaine du Blayeul  (montagne des Trois Evêchés) où les coupes effectuées par les charbonniers ont tracé de nombreux sillons, visibles de loin.   

 

Bibliographie : « De Mémoire de Charbonnier »  de Danielle Musset, n° 119 des Alpes de Lumière. 1996.
Danielle Musset ; « Charbonniers, le métier du Diable »  article dans « Le Monde alpin et rhodanien » 2000.

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